Histoire de la traduction assermentée en France : des interprètes royaux aux experts judiciaires

L’histoire de la traduction assermentée en France est intimement liée à celle de la justice, de la diplomatie et de la construction de l’État. Bien avant l’apparition du terme moderne de « traducteur assermenté », les autorités françaises faisaient déjà appel à des interprètes et traducteurs chargés de garantir la compréhension des actes officiels et des échanges internationaux.

Les origines : ports, diplomatie et justice royale

Dès le Moyen Âge, les grands ports français comme Brest, Marseille ou Rouen emploient des interprètes pour les échanges commerciaux et maritimes. Sous le règne de François Ier, l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 impose le français dans les actes administratifs et judiciaires du royaume. Cette décision renforce progressivement le besoin de traducteurs capables d’adapter les documents étrangers à l’administration royale.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les relations diplomatiques avec l’Empire ottoman, l’Espagne ou l’Angleterre favorisent l’émergence de véritables spécialistes linguistiques. Certains « interprètes du Roi » travaillent alors pour la marine, les consulats ou les tribunaux de commerce.

Le XIXe siècle : naissance de l’expertise judiciaire

Après la Révolution française et la création d’un appareil judiciaire moderne, les tribunaux doivent traiter des affaires impliquant des étrangers, des contrats internationaux ou des successions transfrontalières. Les magistrats commencent alors à désigner officiellement des traducteurs pour assister la justice.

Sous le Second Empire puis la Troisième République, apparaît progressivement la notion d’« expert judiciaire ». Les traducteurs ne sont plus seulement des auxiliaires ponctuels : ils deviennent des techniciens reconnus par les juridictions.

L’un des textes fondateurs de cette organisation est la loi du 29 juin 1971 relative aux experts judiciaires, qui structure officiellement le système moderne des experts près les Cours d’appel. (Wikipédia)

La profession moderne : le serment et les Cours d’appel

Le véritable statut contemporain du traducteur assermenté se consolide à partir des années 1970 puis avec le décret du 23 décembre 2004 relatif aux experts judiciaires. Ce texte précise les conditions d’inscription, de renouvellement et de prestation de serment des experts traducteurs et interprètes. (sft.fr)

Lors de leur nomination, les experts prêtent serment devant la Cour d’appel selon une formule encore utilisée aujourd’hui :

« Je jure d’apporter mon concours à la Justice… »

Cette prestation solennelle fait du traducteur un auxiliaire de justice (cetiecap.com).

Parmi les magistrats et juristes ayant fortement contribué à l’organisation des experts judiciaires figurent notamment Robert Badinter, garde des Sceaux de 1981 à 1986, dont les réformes ont modernisé le fonctionnement de la justice française et renforcé la professionnalisation des experts judiciaires.

Les organisations professionnelles et figures marquantes

En 1930 est créée la Chambre des Experts-Traducteurs et Traducteurs Assermentés de France, devenue l’une des plus anciennes organisations professionnelles du secteur (traducteursdefrance.fr).

En 1986 naît l’UNETICA (Union Nationale des Experts Traducteurs Interprètes près les Cours d’Appel), qui joue un rôle majeur dans la formation, la défense et la structuration de la profession (dev.unetica.fr).

Plus récemment, des personnalités comme Natalia Fedossova, présidente de la Compagnie des Experts Traducteurs et Interprètes près la Cour d’appel de Paris (CETIECAP), participent activement à la formation des nouveaux experts judiciaires et à l’évolution des pratiques professionnelles. (cetiecap.com)

La Société française des traducteurs (SFT) contribue également à mieux définir le rôle de l’expert traducteur, notamment face à la multiplication des plateformes numériques et des traductions automatisées (sft.fr).

Une profession au cœur de la mondialisation

Depuis les années 1990, l’augmentation des migrations, des échanges universitaires et du commerce international a profondément transformé la profession. Les traducteurs assermentés interviennent désormais dans des domaines très variés : immigration, droit de la famille, commerce international, médecine, notariat ou procédures européennes.

Dans le Finistère, cette évolution s’observe particulièrement à Brest, ville portuaire et universitaire ouverte sur l’international, où les besoins en traductions certifiées concernent aussi bien les étudiants étrangers que les activités maritimes et les échanges économiques.

Aujourd’hui encore, malgré la dématérialisation des démarches administratives et l’essor des outils de traduction automatique, la traduction assermentée reste fondée sur un principe ancien : la confiance accordée par la justice à un professionnel ayant prêté serment d’exactitude et d’impartialité.